Pit Schumacher
Tome 1
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© 2012 Pit Schumacher

Tome 1

Vous trouvez ci-dessous quelques extraits du Tome 1; la version intégrale sera prochainement disponible au format epub « publication électronique », un format ouvert standardisé pour les livres électroniques sur le site de www.bookrix.de

Le 29 septembre 2002

7 heures, la baie de Naples. En face, sa large rive, les bras de son port largement ouverts. Elle est plane et entière entre deux barres du bastingage. Capri à droite, sa calotte au profil si particulier se dresse sombre sur fond de soleil levant. Le ciel est peuplé. Par moments les stratus s’écartent et laissent passer un rayon de soleil sur la chaîne, sur la ligne mélodieuse des Apennins.

Le soleil auréole le pays de beauté, le bateau entre dans une écluse mentale, il s’élève au fil de mes années, en amont du fleuve des événements et vient là, ce matin même, entrer dans le port de mes vingt ans. Capri, en face de moi, immobile dans le courant pailleté de la mer a sombré tout à coup dans l’ombre. La croisière évolue ainsi, de port en port, d’escale en escale, je me trouve sur le pont supérieur, les passagers dorment en dessous de moi, l’équipe de maintenance est en pleine activité. Les moteurs vrombissent.

Tout est à contre-courant, mes sentiments, mes impressions, ma mentalité, comme si je fouillais dans un dépôt  oublié.

Le 30 septembre 2002


Entrée dans le port de Catania. Entrée en Sicile, il est sept heures. Peut-être que les ouvriers sont déprimés. Mais leur découragement est tellement petit face à la mer étale. D’ici, de ce pont blanc, sur lequel les dépliants sont encore pliés et ressemblent à d’étranges bêtes endormies sur le tapis couleur turquoise, on ne voit pas les chômeurs.

La mer est teintée, argentée, verdâtre, pointée par de petites embarcations de pêcheurs qui traînent derrière elles leurs triangles isocèles, écumeux.

« Catania, vom Meer umspült, von der Sonne geküsst, von den Göttern gesegnet » signale un des premiers chroniqueurs grecs.

Face à la mer l’Etna domine la ville.

L’Etna attire en même temps qu’il fait peur, symbole de vie et de mort. L’arête de lave n’y est définie d’une façon précise. L’arête entre mes trois saisons et ma quatrième n’est pas définie, je n’ai que trois saisons aux trois récoltes, ma saison aux trois jambes autour de ma figure, file, s’enfuit, sans regarder en arrière, le fleuve enflammé va les rattraper et les couvrir de son incandescence aveugle.

 

Le 1er octobre 2002

Le Péloponnèse sort une de ses multiples langues rocailleuses d’une mer qui exulte. Elle est dans son élément liquide, sans vouloir s’écouler, elle est là.

Le soleil levant, au-dessus d’une Turquie encore invisible envoie les premières lueurs roses dans les flancs dénudés du rivage en face. Un reptile gigantesque dort dans l’eau d’un bleu profond. Les crêtes écumeuses des vagues, éphémères, accentuent la majesté, l’indifférence, l’évidence immobile de cette montagne aplatie.

La mer est en croisière. La montagne est en croisière, le ciel, les nuages, le jeu des vagues sont en route face à mon regard immobile.

Sur le pont les chaises longues plastiquent d’un blanc éclatant. Quelques-unes sont recouvertes d’une toile rayée où alternent les bordures turquoise avec les blanches. Elles se gonflent de vent, elles tanguent, elles semblent aspirées par un ciel, un jour plein d’attentes. Les Indonésiens entretiennent le bateau, astiquant par-ci, donnant un coup de peinture par-là. Ils sont absents-présents, ignorant absolument les passagers.

Je cherche les Japonaises des yeux, à Tokyo, à Hong-Kong, à la Gare, avenue  de la Liberté. Elles sont belles sans expression, je vois des milliers de regards qui me croisent sans me voir. Je vois la poupe du bateau s’éloigner de l’endroit présent. Elle se souvient du présent, elle reste la même ailleurs alors que les énormes masses triangulaires se renversent dans des traînées tourbillonnaires.

Un jour ce sillage, intempestif va m’accueillir. Dans une dernière vision je verrai le corps blanc du bateau s’éloigner, la distance s’agrandira entre le ventre de ce gros corps flottant et le mien qui s’apprêtera à se donner et se diluer dans la substance infinie. Eternelle. Jeanne se trouve à Spetse, 40 ans après que nous y avons été en voyage de noces. Peut-être qu’elle y cherche quelque chose. Le lieu de nos promenades, de notre jeune union s’appelait Paradiso.

Notre bateau vient de passer Cythère. Les gros cailloux qui peuplent le trajet sont de grandeurs diverses. Leur teinte uniforme change avec la distance. De près on voit leurs flancs ocre s’enfoncer en gradins irréguliers dans la mer. Aucune végétation n’est perceptible. Au loin les îlots ressemblent à des disques uniformes mais à la silhouette variable, en avant-plan l’écriture de leur silhouette se détache nettement dans le ciel, beaucoup plus loin celle-ci s’estompe.

Les chalutiers sillonnent en silence la mer mâle. La mer femelle ressemble à un rideau de scène horizontal, suspendu au loin aux tringles du savoir cachant et voilant le drame éternellement recommencé de leur vie.

L’Etna est timide, il avance et il recule, mais il se retient.  Des fois, au cours des siècles, il pleure des larmes de feu, des larmes toutes noires quand elles se seront séchées. L’Etna est comme la mer qui avance et recule, mais jamais trop loin, les pleurs maritimes sont ce déferlement  "toujours recommencé" sur la rive, sans que celle-ci arrive à la consoler. La nuit les cales larvaires labourent la mer, et cela fait un bruit de pluie incessante, les essuie-glaces n’arrivent pas à chasser tant d’émotion. Je n’ai plus une vision claire de la réalité.

Je voudrais m’attacher un maximum aux choses et aux gens, je voudrais ressentir un maximum de douleur au moment où je serai obligé de m’en détacher : Je voudrais que, au moment de mon trépas mes traits traduisent une intense souffrance en même temps qu'un extrême plaisir. Un souvenir  de Toi, de Toi, de Toi, de toi arbre, cheval. ramage, de toi vent qui emportes ma plume, m’empêchant de continuer, de toi moteur qui me donnes l’impression d’exister, de vous Ciel, Mer, Terre et Feu qui formiez pendant mes émotions des éléments de mon écriture.

Le soleil se couche ; le disque d’or se trouve en ce moment tangent à l’horizon, comme un voltigeur sur la corde raide à l’infini. Brise lames, cargo à peine chargé, les garde-corps de mon âme veillent sur le sommeil de la terre. Je suis le guetteur quand passent mes émotions, mes haubans lâchent, Dreamkeeper. La mer s’éclate en lumières, fuseaux, paillettes, il fait nuit. Le soleil est noir. Il n’y a pas de nuages, l’air se charge tout à coup de gouttelettes fines. La mer semble se désintégrer, ou bien investir le ciel : l’eau et l’air en conflit.