Pit Schumacher
Quai Malaquais
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© 2012 Pit Schumacher

Quai Malaquais

«  mais quand elles sont dans mon lit,

elles préfèrent tenir mon vit …qu’un cierge… » les filles de Camaret sont mes muses pendant que j’écris ces quelques lignes, elles semblent me rendre mes vingt ans.

A l’écoute de ces chansons paillardes défile dans mon souvenir la Seine étincelante d’un matin de printemps ensolleillé, entre deux troncs noirs de tilleuls penchés. Le quai Malaquais se présente dans toute sa splendeur à mes yeux rougis par l’effort: j’ai fait des petits points pour un « Ancien » pendant deux heures au rythme romantique de la chanson du poinçonneur des Lilas: j’fais des trous, des petits trous, toujours des petits trous…

Les bouquinistes ont déjà ouvert leurs caisses vertes de l’autre côté de la chaussée. Quelques couples passent, silhouettes noires sur fond d’argent.

L’ « Ancien » pour lequel j’ai fait ce boulot avec application n’arrêtait pas de passer d’un projet à l’autre, discutant, critiquant, imbu de son importance.

Quand il est revenu vers moi, penché avec application sur son chassis, il m’a dit que mon rendu était impeccable et que le dégradé des ombres portées mettait bien en valeur le projet. Puis il déclare à voix haute, afin que tout l’atelier en prenne note: « Et maintenant, fous-toi à poil... par injustice. »

Il fallait bien que je m’exécute, que je présente mes chétifs « bijoux de famille » à l’insolence de ces regards obscènes. Encore heureux que je ne fusse pas obligé d’aller acheter pour mon « maître » une bière chez Malafoss, le bistrot attitré des Beaux-Arts, les fesses nues serrées entre deux planches à dessin.

Sur le moment j’étais tellement humilié que ma colère ne m’a pas permis d’écouter mentalement le choeur des vierges, celles de Camaret, ou la digue du c…, ou les bouchées à la Reine, ou la grosse à Dudule, ou la très belle valse à Charlotte.

Je faisais à ce moment-là l’expérience de l’injustice, du non-sens, du sens du non-sens.

A cette époque-là j’allais avec mes copains du moment voir au Quartier Latin les pièces de théâtre des Ionesco, Beckett et autres : LA CANTATRICE CHAUVE, LA LECON, LES CHAISES, FIN DE PARTIE, EN ATTENDANT GODOT, étaient des expérimentations de l’absurde, de la relativité, de l’éphémère.

Ces « leçons » au théâtre, comme les expériences aux Beaux-Arts, où le temps (tout comme la raison) étaient mis à l’envers m’ont permis de réaliser que rien n’est jamais acquis, que la vie, tout comme le métier d’architecte sont faits de joies, d’ivresses, de déceptions.

Qu’un client vous choisisse comme architecte (par injustice!) que vous soyez attaqués pour des méfaits (infiltrations,fissures et autres…) que vous n’avez pas commis, que vous soyez lauréat d’un concours, ou que vous vous tapiez un « four » monumental, la joie tout comme la déception sont infinies.

L’infinitude des choses réussies et de celles qui sont ratées fait la valeur du métier d’architecte. Combien de rouleaux de calque (d’étude) doivent partir à la corbeille, combien de mines grassses cassées, combien de croquis, de variantes, d’hésitations faut-il  pourqu’un projet se réalise ? Il en faut à l’infini !

Joseph Hoffmann, le grand architecte, enseignant et designer viennois nous l’apprend dans une monographie qui porte le beau sous-titre : ORNAMENT ZWISCHEN HOFFNUNG UND VERBRECHEN: l’approche et par conséquent l’étude de la beauté jusque dans ses derniers détails ne connait pas de limites.

Les années passées aux BEAUX-ARTS m’ont appris que cette quête doit se faire, le sourire aux lèvres, le sourire dans l’âme, aux sons de la fanfare des quats-Arts, quand coule la Seine, quand les amoureux ressemblent à des couples découpés au ciseau dans les feuilles noires de l’oubli et quand le souvenir du QUAI  MALAQUAIS vous rend heureux…par injustice.

                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                     Pierre Schumacher