Pit Schumacher
Peinture
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© 2012 Pit Schumacher

Peinture

1989: Structures Oniriques

Il est permis de rêver

par Paul Kremer

Le spectateur qui entre dans la salle où sont exposés les tableaux de Pierre Schumacher est saisi d'emblée par la violence des couleurs vives et indomptées, et plus il plonge dans la mer colorée, plus il se sent (em)porté par les rouges, les jaunes, les verts...

Se ressaississant il voudra comprendre ce qui lui arrive car n'est-ce pas le propre de l'homme de vouloir comprendre ! Or, face à une oeuvre résolument non-figurative et méfiant à l'égard des commentaires conventionnels qui marient les discours expressifs à la spéculation ensembliste, qu'osera-t-il signaler ?

Un rappel, rien qu'un rappel. Le spectateur s'aidera de l'indication fournie par l'artiste même qui a voulu placer l'exposition sous le label précis qui s'énonce : « Structures oniriques”. Les appellations figurant au bas des tableaux vont dans le même sens ; elles parlent volontiers de la nuit et de ses hôtes singuliers.

Ce spectateur se rappelle dès lors qu’il est permis de rêver, de se laisser aller à s'imaginer un monde nocturne et, qui sait?, des heures d'insomnie, des pans temporels assistant une conscience en voie de se chercher, obscurément, à travers les états seconds qui peuplent l'envers de nos journées de veille.

Et les rêves, peu à peu, prennent forme. Des structures émergent, confuses et mystérieuses, impénétrables aux catégories claires et distinctes.

Elles retracent les ambages et les méandres secrets du Rêve, du vagabondage de l'intelligence, et nous soulagent des contraintes dont le réel nous accable.

Ce qui nous dispense d'en parler.

Pour une fois, il aura suffi d'aimer.

 

Exposition « Structures Oniriques» à l’hôtel « Le Royal », Luxembourg, du 6 au 15 janvier 1989

1991: Arrière-Pays

La découverte des territoires secrets

par Paul Kremer

Les mondes nouveaux, les terres inconnues, les pays étrangers se découvrent souvent par leur côté, qui accueille – ou qui rejette – le voyageur ou le touriste qui viennent de loin et que la mer, le grand chemin, a portés vers des rivages devinés.

Souvent aussi le commerçant, l’aventurier voire le touriste s’arrêtent à la côte et s’y fixent séduits par des charmes immédiats. Le jeu des vagues ou le dialogue du vent et de la mer, pour parler avec Debussy, n’offrent-ils pas suffisamment de raisons pour prolonger un séjour sur le littoral?

L’arrière-pays par contre reste un territoire plus secret. Plus difficilement accessible il réserve ses richesses et ses attraits, insoupçonnés d’abord, surprenants parfois, à celui qui aura pris – “futur antérieur” – (les expressions entre guillemets sont des noms de tableaux de l’exposition “Arrière-Pays” de P. Schumacher) la peine de quitter les fronts de mer ou autres sunset-boulevards pour pénétrer dans le hinterland reclus.

Le pays improbable” aux “sous-bois” énigmatiques, “paradise lost” pour les uns, “pays en émoi” pour les autres, fermé à l’horizon par la “montage brisée”, mène l’explorateur dérouté par “les chemins noircis” aux “charnières de l’évasion” qui marquent les ruines de la “ville défaite” au pied d’une “pyramide absente”. Il aboutira à la gloire du “non-lieu”; l’”émotion accumulée” s’y reconnait et se retrouve dans ce “paysage mental” dont “le lieu naturel” a nom: “débordement” et “emportement”.

Bref, l’”innocence du regard” de ce “film” attendra “les soubresauts du jour”, pour découvrir en plein “pays engrangé” loin des “sédiments de l’ennui” et baigné par tous “les déferlements de la mémoire” la magnificence de “la naissance de Vénus” de ce “crépuscule réticent”.

 

Exposition « Arrière-Pays » à l’hôtel « Le Royal », Luxembourg, du 20 au 29 septembre 1991

1994: Lieux

« Lieux » de lumière

par Raymond Schaack

"Et lux facta est", voilà la première réflexion qui viendra à l'esprit du spectateur aveuglé par les flots de lumière qui l'accueillent dans les sous-sols de l'hôtel Royal. Ce rayonnement provient des tableaux créés par un homme à la vitalité débordante et révèlent un équilibre et une profonde joie intérieure. Est-ce là ce que les Allemands appellent "Altersverklärtheit”? N’oublions pas que le terme contient le mot "klar" et que maints artistes (nous pensons p.ex. à Van Gogh, à Chagall) qui ont commencé par employer des couleurs sombres et bitumineuses s'en sont de plus en plus distancés pour accéder à la lumière. Le trop célèbre "Mehr Licht" de Goethe agonisant nous vient à l'esprit. Est-ce cette lumière que le poète réclamait? Ou bien est-ce la mise en peinture de l'adage "Per aspera ad astra"? Est-ce enfin la transmutation réalisée par l'artiste-alchimiste de la matière en esprit?

Oui, des fenêtres s'ouvrent ici sur un au-delà où brille la Lumière d'un monde meilleur. Ouvertures! Ici l'on plane au milieu d'un monde éthéré, on nage dans une mer candide où flottent au gré des vents de l'âme, les iles des bienheureux. Pareil à Sindbad, le spectateur est emporté par l'oiseau Roch vers la mystérieuse ville de Kadath évoquée par H. P. Lovecraft, cité où les ancêtres mythiques gardent à jamais une jeunesse perdue et retrouvée.

Cités, lieux précis, mais transcendés, transfigurés. On parlera d'abstraction architecturale ou d'architecture abstraite selon la préférence personnelle. L'artiste réussit en effet à retrancher, à abstraire l'accidentel pour ne garder que l'essentiel. Mais contrairement au désordre et à la laideur agressive que l'on ne trouve que trop souvent dans l'art moderne, ici règnent l'harmonie et l'équilibre.

Harmonie en gris, assez proche de la réalité des lieux dans cette "Mélusine, se baignant" ou celle, plus abstraite, mais tellement attirante (non seulement à cause du titre pleinement justifié) des "Échafaudages du désir". Subtilité fascinante des nuances de vert, bleu, pourpre, violet, voiles d'une Salomé invisible créée pour damner le spectateur qui se retrouve dans la peau d'Hérode ou de Saint Antoine...

Dans ces abstractions architecturales c'est tantôt l'élément abstrait qui l'emporte comme p. ex. dans ce "Lieu d'inspiration", autre harmonie en gris, égayée par quelques touches de bleu, mais surtout par une lumière "invisible" tombant en oblique d'un ciel " nuageux" sans nuages. Ici l'abstraction se fait évocatrice de jardin zen ou de cloitre roman. Du tréfonds de l'âme jaillit un plain-chant grégorien caractérisé par cette lumière et cette transparence.

Mais même là, où l'élément architectural l'emporte, comme dans "Passé les remparts”, l'imagination n'est pas brimée, car ces remparts, bien connus à première vue, s’ouvrent sur des horizons lointains et vastes qui transcendent le paysage. Une fenêtre mystérieuse s'ouvre sur les jardins secrets de l'âme où tout est calme et lumière. Relevons encore que les titres des tableaux ne sont point choisis au hasard comme c’est trop souvent le cas de nos jours. On le remarque partout, mais encore et surtout dans ce diptyque intitulé "Roméo éveillé" et "Juliette éprise". Dans le premier panneau apparaissent des lignes anguleuses, nettement masculines par leur dureté, alors que le second est dominé par les rondeurs et la douceur féminines. Le dualisme mâle-femelle est omniprésent et culmine dans l'évocation de la bouche sensuelle de "Juliette".

Évoquons encore dans ce contexte la féminité isolée et menacée de "Femme endormie" où -malgré toutes les différences techniques et stylistiques- nous avons retrouvé une transposition probablement inconsciente du tableau "Ophélie se noyant" du peintre préraphaélite J. E. Millais.

Terminons par la comparaison entre un tableau de 1979 intitulé "L'horloge" et le reste de l'exposition. Elle nous a permis de voir l'évolution de l'artiste. Le premier donne une impression de pesanteur, de lourdeur. La pâte est épaisse et semble rétive. Cet empâtement fait ressortir d'autant mieux la légèreté aérienne des tableaux récents. Là, où autrefois le pinceau peinait pour modeler la pâte, il vole et glisse maintenant sans effort comme une ballerine dans son tutu blanc. Or, le sommet de l'art n'est-il pas atteint au moment où le profane ne remarque plus les peines qu'il a coutées?

 

Exposition « Lieux » à l’hôtel « Le Royal », Luxembourg, du 11 au 20 mars 1994

 

1997: Terrain vague

Terrain vague

par Paul Kremer

Y a-t-il lieu de parler d’évolution ? De changement, sans doute.

Ce qui connaissent les toiles des expositions précédentes de Pierre Schumacher auront noté la différence. Les coloris d’antan, volontiers vifs, voire violents, ce sont assagis ; les nuances se font fugitives, pâles ou fraiches – selon la composition.

Car la composition – ou ce qu’il est convenu d’appeler de ce nom – a changé elle aussi. Ou disons plutôt que la conception de la composition a changé. Une volonté nouvelle se fait jour.

Du moins dans certains tableaux. Ou du moins dans ceux qui m’ont frappé plus que les autres.

Qu’est-ce à dire ? La structure, d’abstraite ou de non-figurative qu’elle était par le passé, est devenue figurative ou parait se rapprocher de la figuration.

Voyez : des traits verticaux, horizontaux partagent l’espace visuel, regroupent des carrés, des masses, des maisons, des pans de murs, bref des structures. On les dirait urbaines ou pré-urbaines. Des dispositions, des arrangements rectangulaires ? Le spectateur intéressé et tant peu informé se rappelle soudain les croquis rapportés par Pierre Schumacher de voyages au Proche-Orient… Est-ce la clé ? Est-ce une clé ? Une clé qui ouvre une certaine compréhension, une certaine intellection des tableaux, de certains tableaux exposés ? Risquons ceci. Le paysage, l’espace bâti arabe, aux contours voilés par une lumière vibrante ou par le sable en tempête : voilà l’inspiration première, vision d’un monde à la fois humain parce que bâti et – pré-urbain, donc – « terrain vague ». Rappelons que c’est le « sujet » de l’exposition. Pré-humain ou pré-figuratif : au monde où l’homme, encore, cherche.

Les titres des tableaux corroborent-ils pas cette hypothèse ? Chemin vague, jardin fané, jardin désuet, dialogue des remparts, ville sans mémoire, sans visage, demeure possible, enclos urbain ou ville s’inventant – et toujours et encore : terrain vague, pays vague.

À la recherche du temps perdu ? Non. Plutôt : à la recherche de l’espace humain perdu. Perdu ou devenu illisible, introuvable, voilé, effacé.

L’homme à la recherche de la cité menacée par le désert primordial.

 

Exposition « Terrain vague » à l’hôtel « Le Royal », Luxembourg, du 27 juin au 6 juillet 1997

 

1999: Correspondances

Les Correspondances de Pierre Schumacher

par Raymond Schaack

 

Nos lecteurs n'ignoreront pas que c’est Charles Baudelaire qui a utilisé le terme de «Correspondances» pour le quatrième poème de ses «Fleurs du Mal». Le poète y développe sa théorie devenue célèbre selon laquelle «les parfums, les couleurs et les sons se répondent». Même si Baudelaire n’a sans doute pas été le premier à constater les relations mystérieuses, les synergies qui existent entre les perceptions sensorielles d'une part et les mondes matériel et spirituel d'autre part, c'est lui qui sut immortaliser cette vérité à laquelle il revient dans maint poème.

Dans son exposition d'oeuvres récentes, Pierre Schumacher revient à sa manière aux correspondances baudelairiennes puisqu'il a choisi d'accompagner, pour ne pas dire illustrer chacune de ses oeuvres par une citation poétique. En effet, ses tableaux ne portent pas de titre, mais comme Virgile et Béatrice l'ont fait pour Dante, ce sont des poètes qui guident le spectateur, révélant ainsi les gouts et les préférences littéraires de l'architecte-philosophe- peintre-écrivain Pierre Schumacher.

L'exposition comporte deux parties nettement distinctes, judicieusement séparées et même opposées par un accrochage savamment étudié. Si le regard du spectateur se porte vers la droite, il sera accueilli par les «regards familiers» d'une «forêt de symboles» en couleurs. S'il va vers la gauche, ce seront des graphismes presque monochromes qui le captiveront. À première vue, et même si l'auteur s'en défend, des deux côtés l'oeil découvre très vite un triptyque. Hasard de l'accrochage ou correspondances inconscientes chez l’artiste? Le «triptyque» de droite donne immédiatement le la de toute l'exposition et nous a enchanté par ses couleurs très douces. Même si nous sommes en présence d'une peinture à l'huile, les tons sont indubitablement ceux auxquels nous sommes habitués pour le pastel. Tel est d'ailleurs le cas de la plupart des tableaux qui baignent dans une lumière éthérée, vaporeuse. Ce n'est certainement pas un effet du hasard si le peintre a choisi d'illustrer le premier tableau par un mot de Robert Desnos: «Parfois d'étranges figures naissent à l'instant du sommeil et disparaissent». C'est bien là l'impression qui se dégage de ces lignes tout en douceur, de ces dégradés subtils. Le bas du tableau accuse un rose-violet qui passe imperceptiblement par des jaunes vers un «ciel» bleu. Point de lignes dures, tout est ouaté.

Et nous nous laissons bercer au rythme d'un pantoum, semblable à celui de la valse lente, et dont Baudelaire s'est inspiré pour cet autre poème célébrissime, «Harmonie du soir». La partie centrale du «faux triptyque» marquée par des lignes plus nettes, plus carrées, garde la même palette, tandis que le panneau de gauche reprend exactement la douceur des lignes et les couleurs de celui de droite, mais en inversant ces dernières.

En continuant notre promenade parmi ces «Tableaux d'une exposition », auxquels il ne manque que l'élément musical pour parfaire les correspondances, nous découvrons une citation de Victor Ségalen parlant de «larves douces». Oui, ce sont bien ces paroles qui s'appliquent à plusieurs tableaux étalant les mêmes formes sans heurts et les couleurs claires et douces que nous venons d'évoquer. Impressions de prairies où «les vaches paissent lentement et s 'empoisonnent», de fruits, dont le désir «nous tourmente jusque dans l'âme», de pleurs versés «par le vent simple à cette heure». Plus loin, c'est le vert acide d'un fruit qui «a muri cette nuit sur la mer» ou le murmure du ruisseau «où tout se tient». La nature est omniprésente dans l' - oeuvre de l'architecte. Se serait-il converti aux vues de son collègue Hundertwasser qui fait pousser des prairies et des forêts sur ses constructions?

Quel fut notre tableau préféré? C'est une harmonie à dominante rose où s'ouvre une fenêtre donnant sur un au-delà de lumière et illustré par les mots d'Yves Bonnefoy; «Mourir est un pays que tu aimais. Je viens...» Oui, c'est ainsi que nous aimons nous imaginer le grand passage. Calme et lumière, harmonie parfaite mais indicible, magistralement illustrée par le pinceau d'un homme sensible aux courants mystérieux venus d'un monde spirituel,

Mais n'oublions pas le second volet de l'exposition, ces graphismes où l'artiste montre sa préférence pour une technique mixte qui imprègne le papier d'huile avant d'employer le pinceau et la plume. Deux au moins de ces tableaux nous furent tout de suite familiers, puisque nous y reconnûmes des illustrations pour un recueil de poèmes édité sur ses instances. Mais c'est un triptyque solaire intitulé «Attraction 1, 2, 3» qui a surtout capturé notre attention. Énigmatique, le volet de gauche, où à première vue un soleil éclatant projette son ombre sur la terre. Mais ne s'agit-û pas plutôt de deux soleils différents, à savoir d'une part le soleil diurne et d'autre part le «soleil noir de la mélancolie» dont les ombres terribles mais fertiles ont influencé tant d'oeuvres artistiques? Le panneau central multiplie les soleils qui accompagnent ainsi la danse créatrice en même temps que destructrice de Shiva, tandis que celui de droite flamboie sans arrière-pensée maléfique ou ambigüe.

Terminons par une brève réflexion sur les numéros 25 et 26 que soulignent deux vers de José Ensch parlant de la nuit, de ses «pages restées dans tes mains», ainsi que des «silences, tels des corps de nuit». Effectivement, ces deux tableaux nous ont raconté la même «Folgende Geschichte» que Cees Nooteboom, pour nous emmener à travers les «Portes de la nuit» vers la «Letzte Welt» de Ransmayr ou plutôt la «Stadt hinter dem Strom» de Kasack, là où «Orphée» s'est aventuré sous la conduite de Jean Cocteau et de Heurtebise. Portes mystérieuses s’ouvrant dans des murailles de nuit. Une fois de plus, c'est l'au-delà qui nous a attiré, mais cette fois-ci un monde obscur, plein d'angoisses et de sensations inconnues, où souffle un vent venu de nulle part qui vous empêche d'avancer vers cet autre au-delà de lumière et de paix qui nous avait enchanté et dont nous avons décidé de garder le souvenir.

 

Exposition « Correspondances » à la « Art Gallery », Luxembourg, mars 1999