Pit Schumacher
Littérature
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© 2012 Pit Schumacher

Un architecte, peintre et philosophe

Nous vivons à l'époque des spécialistes. Mais si le savoir de plus en plus vaste et pointu ne peut se passer d'eux, on est quand même en droit de regretter les temps où l'homme accompli prétendait à une culture universelle. Envers et contre tout, quelques rares contemporains essaient de sauvegarder cette tradition.

Le cauchemar ne finira-t-il donc jamais? Combien de temps ai-je peiné sur les problèmes de trains qui partent de deux points à des vitesses différentes pour se croiser où? Oui où? C'était là l'énigme fatale dont un couple maudit, en l’occurrence Messieurs X. et 0. Mortreux, plus redoutables que le sphinx, m’accablaient en septième et sixième, et dont je n'ai cessé de rêver au cours des années.

Heureusement, ce titre maléfique choisi par Pierre Schumacher pour son livre ne fait nullement référence aux arcanes de l'arithmétique. Non, l'auteur y mêle habilement le texte et l'image pour nous faire participer aux différents aspects de ses talents multiples. En effet, pareil aux grands esprits de la Renaissance, dès ses années d'études, il ne se contenta pas d'une seule spécialité, faisant précéder des études d'architecte à l'école des Beaux-Arts de Paris d'une licence en philosophie passée à l'Institut catholique. Par après, il garda cette orientation polymorphe, car si l'architecture fut son métier et son gagne-pain, il y ajouta de façon fort heureuse deux violons d'Ingres, la peinture et l'écriture. La première fut le complément naturel de ses activités professionnelles, mais c'est grâce à la seconde qu'il garda le contact avec le monde littéraire en général et la philosophie en particulier.

Tous ces talents se retrouvent et sont mis en application dans un magnifique volume de 132 pages et dix chapitres qui vient de paraitre aux éditions Saint-Paul.

Avant d'aborder le contenu, relevons la présentation extrêmement soignée, indispensable à un ouvrage où l'image ne joue pas uniquement le rôle d'illustration, mais où elle sert de base de départ et de complément au texte. La riche quadrichromie des tableaux et de leurs détails, les couleurs évanescentes des pans qui se glissent sous les lettres du texte, forment un tout d'une parfaite harmonie.

Réflexions sur l'existence...

Comme nous l'avons dit, le tableau qui donne son titre au recueil ne fait heureusement pas appel à quelque subtilité mathématique, mais nous propose des réflexions philosophiques sur l'existence. En effet, à travers elles, l'auteur montre au lecteur que, souvent sans s'en rendre compte, il fait constamment face à un monde étranger et étrange qui défile devant lui. En même temps, le visage collé à la vitre de la fenêtre, le voyageur y aperçoit son double: «Je suis deux, je fonce à rencontre de moi.« Or, la perception de son image lui permettra de s’auto-analyser. Mais de plus, comme le voyage se déroule dans le temps, le passager remarque bien vite qu'il fait partie du «pays d'où je venais» aussi bien que du «pays où j'allais... Une moitié de moi repose déjà en paix, une autre est à naitre.»

À la suite de ces données de base, le recueil emporte le pe dans un tourbillon d'images où se croisent et s'entrecroisent des réminiscences concrètes, de oniriques, des réflexions et analyses philosophiques. Constamment le lecteur se voit confronté à un gigantesque puzzle dont un enfant malicieux aurait subtilement mélangé les mille et une pièces.

Ainsi dans « La péniche », on voit apparaitre une maison jaune « la maison-mère avec ses dépendances, ... une maison-lampion, ... une maison-phare » située au bord d'un fleuve. Mais à peine s’est-on fait - à travers le tableau qui illustre le récit - une image plus ou moins précise de cette demeure, que l'auteur met en doute son existence: « L'ensemble rêvé n'est peut-être que le reflet, multicolore, dosé, d'un château qui se trouve en face, invisible dans le tableau ». Et voici que déjà ce château devient « hypothétique », disparait, pour livrer passage à une péniche. À bord de celle-ci vit un prisonnier (l'auteur ou le lecteur qui éprouve le même genre de sentiments et de regrets) qui « pleure dans sa prison les occasions manquées » et « voit ce monde qui passe à une vitesse invraisemblable, et qui étale à son intention toutes les virtualités de ce qu'il aurait pu être ».

Ces brefs extraits nous renseignent sur l'orientation philosophique de Pierre Schumacher, disciple de l'école idéaliste qui doute de nos facultés de voir et d'interpréter le monde réel, et dont l'un ou l'autre membre est même allé jusqu'à nier l'existence du monde matériel. Dans un autre domaine, le passage en question nous a rappelé Stéphane Mallarmé qui, dans ses meilleurs poèmes, ne fait apparaitre les objets que pour mieux les escamoter et réduire à néant.

« Le Manège », l'un de mes textes préférés, s'ouvre sur une fête foraine, sans doute la Schueberfouer et son manège de chevaux de bois. L'auteur le décrit avec amour dans tous ses détails réalistes, mais, à l'instar des auteurs sud-américains amateurs du réalisme magique, les présente de façon qu'imperceptiblement ils prennent une allure fantastique. Une fois de plus, le temps défile par bribes entremêlées jusqu'au moment où un coup de feu symbolique met fin à la ronde aussi bien qu'à la vie d'un jeune cavalier qui avait pris place sur l'un des chevaux.

...et sur le temps

Temps qui passe et qui tue, mort présente jusque dans les fleurs, dont « les floraisons sont symboles de la fuite du temps, des amours éphémères» mais qui «continuent néanmoins leur fête dans les mémoires».

Eros et thanatos sont toujours allés de pair. Voilà pourquoi on ne s’étonnera pas des nombreuses allusions et réflexions sur la vie amoureuse en général et « Le Couple » en particulier auquel Pierre Schumacher dédie tout un chapitre. « Le plaisir illumine le monde imaginaire » (relevons une fois de plus l'adjectif!) « de l'homme et de la femme. Leur union donne lieu à la production de miroirs qui enfantent des chutes d'eau, des plages, des deux enfouis, des visions abyssales, fugitives, à peine reconnaissables ». Mais si les relations amoureuses sont enivrantes et enrichissantes, elles n'en sont pas moins difficiles, ou tout au moins difficiles à saisir, car l’auteur, citant Saint John Perse, se rallie à sa vision: «Au cœur de l'homme solitude. Étrange l'homme sans rivage près de la femme riveraine». Et toujours le temps guette, il « se fait cyclique, le passé venant en quelque sorte rattraper et dépasser le présent ».

Exorciser par le verbe

Soudain parait alors une phrase capitale: « En essayant d'emprisonner l'image dans le verbe, j'essaye de m'en libérer ». A l'instar de tant d'écrivains, notre auteur se sert des mots pour conjurer des visions qui le hantent au point de dégénérer parfois en cauchemars. Et pour mieux les exorciser, il écoute des voix qui montent, diffuses, confuses. Venant d'Italie, du Luxembourg et de Sibérie, elles se confondent et s'entremêlent au moment du « Réveil ». Il y a celles de jeunes coureurs italiens qui rappellent à cet aficionado de la petite reine ses propres prouesses. À côté de ce papotage s'élèvent « les polyphonies dans le pays toscan », quand les vieux, « propriétaires de l'ombre », s'assoient à la terrasse du bistrot. Mais bien vite elles font place à des voix plus proches et pourtant plus lointaines qui partent du parvis de la chapelle des jésuites qui, à l'époque, servait d'église paroissiale. Là encore, rien de durable, puisque maintenant c’est le caquetage de la ronde des jeunes qui tournaient autrefois autour du kiosque de la place d'Armes le dimanche matin. À tout cela s'ajoutent enfin « les timbres mélangés qui se meuvent dans l'habitacle du Tupolev » survolant les étendues infinies de la Sibérie, et qui finissent par céder la place à une apparition venue d'un autre monde: la stewardess qui distribue les journaux…

La fluidité des souvenirs qui montent par vagues et refluent pour se perdre dans les méandres obscurs de la mémoire est sans doute à l'origine du chapitre consacré à « Jier», tandis que les figures du « Jeu de cartes », même si elles évoquent l'époque terrible où la villa Pauly servait de geôle et de lieu de torture, jetées pêlemêle sur la table valent bien les pièces du puzzle dont nous avons parlé. Ici encore « la vie n’est que dans la réminiscence, dans le labyrinthe des illusions ».

Il est intéressant de constater que le volume se clôt sur un chapitre « Sans Titre » plutôt symbolique et bien dans l'esprit de Wittgenstein: « Worüber man nicht reden kann, darüber soll man schweigen ». L'auteur-philosophe nous donne ainsi une dernière leçon.

Malgré les couleurs vives et franches de la plupart des illustrations, tout le volume se drape dans une légère mélancolie. Évanescence des choses, futilité du souvenir! Le Temps et sa fidèle servante, la Mort, sont toujours là et emportent non seulement « Nonno Beppo », mais aussi notre jeunesse et nos souvenirs. Mais avant que ces derniers ne disparaissent définitivement, plongeons-nous en compagnie de l'auteur dans leurs flots revigorants, et profitons des leçons de sagesse qu'il nous prodigue au passage!

 

Raymond Schaack

24 novembre 2005